Natalie Dessay défie la voix
Vienne (Autriche) Envoyée spéciale
Casser, non sa voix, mais l'image de sa voix a toujours été pour Natalie Dessay une préoccupation première. Au firmament des coloratures, éclaboussant de sa classe les Reines de la nuit mozartiennes, elle proclamait qu'"il n'y a pas que l'aigu dans la vie". Elle ose aujourd'hui sur scène, à Vienne, la Mélisande du Pelléas et Mélisande, de Debussy, un rôle écrit dans le bas médium d'une voix quelle ne possédera jamais et qu'elle conquiert par la force du rêve et du style.
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Certes, elle l'avait déjà abordé en catimini en 2005, à Glasgow, en version de concert. C'était l'année de son grand retour après trois saisons de galère, opérations sur les cordes vocales et tout le toutim (Le Monde du 12 septembre 2006). Certes, affirme-t-elle, "n'importe quelle voix peut aborder Mélisande : c'est un rôle qui ne relève pas vraiment du chant et Mary Garden, sa créatrice, en 1902, avait une voix plutôt légère". Il n'empêche : pour la première fois, la Dessay ne "fait" pas sa voix avant d'entrer sur scène, pour préserver ses graves.
Ce n'est pas pour rien qu'elle a choisi l'écrin du Theater an der Wien "où l'on peut entendre jusqu'à la moindre couleur du moindre murmure". Pas pour rien qu'elle a préféré à d'autres la direction de Bertrand de Billy, chef français dont la carrière à l'étranger devrait donner à réfléchir à nos institutions lyriques. L'Orchestre symphonique de la Radio de Vienne exhale un Debussy subtil et vénéneux, où bat une veine wagnérienne bleutée au symbolisme de Maurice Maeterlinck, auteur de la pièce éponyme.
Pas pour rien non plus que la cantatrice s'en est remise à Laurent Pelly, metteur en scène complice de ses amours pour Offenbach (Orphée aux enfers), Richard Strauss (Ariane à Naxos) et Donizetti - cette fameuse Fille du régiment qui a triomphé à New York, Londres et Vienne, sans arriver encore à Paris. Un Laurent Pelly qui a pallié l'absence de comédie (genre dans lequel il excelle) en tirant Pelléas vers les abîmes de La Chute de la maison Usher, cet opéra d'après le conte d'Edgar Allan Poe, que Debussy n'achèvera jamais et qui le hantera toute sa vie. Une belle idée qui, malheureusement, s'enlise quelque peu dans les décors de mangrove de Chantal Thomas - version morbide d'une "île de la tentation" symboliste, grands fûts lisses (troncs d'arbres et piliers), carcasse de navire échoué, rochers stylisés et autres rideaux de lianes, comme rejetés par la mer.
"INCARNER UNE FRAGILITÉ"
La Mélisande de Natalie Dessay, quant à elle, rappelle la silhouette dessinée par Rochegrosse pour la partition d'orchestre originale gravée chez Eugène Fromont au cours de l'été 1903. Grande robe bleu clair qu'elle fait tourner en derviche, longue chevelure blonde nouée, elle est bien cet oiseau qui n'est pas d'ici, que Laurent Pelly met judicieusement en lévitation dans les arbres. "L'essentiel est d'incarner une fragilité et un mystère, explique-t-elle, femme-enfant venue de nulle part, en pleurs dans la forêt, que le chasseur Golaud a ramenée au château du vieil Arkel après l'avoir épousée." "C'est un personnage dont on ne sait rien si ce n'est qu'elle a été violentée et traumatisée, ajoute-t-elle. Elle choisit de tomber amoureuse de celui qu'il ne faut pas aimer, Pelléas, mais qui parle toujours de s'en aller." Cet amour pris au piège de la destinée, Pelly l'a voulu léger et presque sans passion, si ce n'est au soir des adieux (Stéphane Degout y est débordant de sex-appeal vocal). Il a par contre porté la jalousie de Golaud à la limite de l'insoutenable : passant à la question l'enfant Yniold brandi en vigie au milieu d'une tempête, tentant d'arracher, debout sur le lit de mort de Mélisande, une vérité qu'il ne veut pas croire. Golaud, que Laurent Naouri incarne de manière exemplaire.
"Je regretterai toujours de ne pas pouvoir faire Tosca, Salomé et même la Tatiana d'Eugène Onéguine", disait encore Natalie Dessay à la veille de la première, le 13 janvier. Qu'elle se rassure, sa Mélisande les révoque toutes.
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Pelléas et Mélisande, de Debussy. Avec Natalie Dessay, Stéphane Degout, Laurent Naouri, Marie-Nicole Lemieux, Phillip Ens, Laurent Pelly (mise en scène et costumes), Chantal Thomas (décors), Joël Adam (lumières), Choeur Arnold Schönberg, Orchestre symphonique de la Radio de Vienne, Bertrand de Billy (direction).
Theater an der Wien, 6, Linke Wienzeile, Vienne (Autriche).
Prochaines représentations les 20, 22 et 25 janvier à 19 heures. Tél. : 00-43-1-588-30-660. De 23 € à 140 €. www.theater-wien.at
UNE SAISON CHARGEE
La cantatrice concilie opéra français et bel canto italien, avec deux prises de rôle, Mélisande (Pelléas et Mélisande, de Debussy) et Violetta (La Traviata, de Verdi), et deux sorties de disques.
Spectacles. Du 13 au 25 janvier : Mélisande, dans Pelléas et Mélisande, de Debussy à Vienne.
Du 6 au 28 mars : La Sonnambula, de Bellini, au Metropolitan Opera (MET) de New York.
Du 3 juillet au 29 août : première Traviata mise en scène par Laurent Pelly à l'Opéra de Santa Fé (Etats-Unis).
Albums. Parus chez Virgin Classics avec Le Concert d'Astrée dirigé par Emmanuelle Haïm :
Lamenti (de Monteverdi, Cavalli, Strozzi, Landi, Carissimi, Cesti).
Bach : Cantates BWV 51, 82a, 99.
DVD. La Fille du régiment, de Donizetti : Natalie Dessay a obtenu un Laurence Olivier Award pour son interprétation au Covent Garden de Londres en février 2007 (mise en scène de Laurent Pelly).
Projets. La Traviata, de Verdi, mise en scène par Jean-François Sivadier au Festival d'Aix-en-Provence 2010, puis reprise à l'Opéra de Vienne.

| Massenet | Manon / Manon |
| Donizetti | Lucia / Lucia di Lammermoor |
| Marie / La Fille du régiment | |
| Debussy | Mélisande / Pelléas et Mélisande |
